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L’océanologie selon One Piece (1/2)

Le manga culte One Piece d’Eiichiro Oda narre les aventures de Luffy le pirate depuis maintenant plus de 25 ans. Cette série qui mêle humour loufoque et épisodes tragiques est un fabuleux prétexte pour laisser libre cours à l’imagination de son auteur pour décrire la vie marine et les phénomènes physiques d’un océan imaginaire. Si de nombreux phénomènes océaniques sont pure invention, une grande majorité est directement inspirée de processus physiques réelles ainsi que de la morphologie des fonds marins de notre planète. Embarquez donc avec moi à bord du Vogue Merry et du Thousand Sunny pour explorer la « Route de tous les périls » et découvrir le monde marin fabuleux de One Piece avec l’œil scientifique d’un océanologue !

Avertissement : je n’aborde ici que le manga et non la série animée et les films qui sont enrichis en terme de contenu. J’essaye au maximum de ne pas divulgâcher la série. Si c’est parfois le cas c’est par inadvertance et je vous prie de m’en excuser. Enfin, sauf mention contraire, toutes les illustrations de cet article sont tirées du manga dont les droits appartiennent à l’auteur Eiichiro Oda et à Glénat pour l’édition française (https://www.glenat.com/manga/series/one-piece).

Bienvenu dans un monde de pirates !

L’histoire de One Piece d’Eiichiro Oda (publié depuis juillet 1997) est plutôt simple (mais pas simpliste). Luffy, le héros de l’histoire, prends la mer pour trouver le fabuleux trésor One Piece et devenir le seigneur des pirates. En parcourant l’océan il va se trouver confronter à de nombreux ennemis dotés de pouvoirs surprenants acquis en mangeant des fruits du démon. Certains de ces pouvoirs sont puissants et cools tandis que d’autres sont complètement loufoques et débiles. Par exemple l’un d’eux consiste à pouvoir envoyer des crottes de nez explosives…

Au cours de ses aventures Luffy va former un équipage complètement déjanté qui comprend un sabreur alcoolique (Zo[r]ro), une navigatrice voleuse (Nami), un tireur d’élite menteur (Pipo [Usopp]), un cuisinier dragueur (Sandy [Sanji]), un médecin mi-renne mi-humain (Chopper), une archéologue lugubre (Robin), un cyborg charpentier/architecte naval qui se balade en slip de bain (Franky) et un musicien squelette (Brook).

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L’équipage pirate de Luffy au complet. Au premier plan, de gauche à droite : Nami, Pipo, Zorro, Luffy, Sandy et Robin. Au second plan, de gauche à droite : Brook, Franky et Chopper.

Planète bleue

Le monde de One Piece ressemble fortement au nôtre : une planète bleue toute ronde. La différence majeure concerne les parties terrestres. Un immense continent étroit (Red Line) cintre la planète. Perpendiculairement à ce continent, une zone marine appelée Grand Line ou la « Route de tous les périls » fait le tour du globe. Ces deux entités continentales et marines délimitent quatre régions océaniques : North Blue, South Blue, West Blue et East Blue. L’océan de la planète est constellé d’îles de tailles diverses.

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Le monde de One Piece et ses différentes régions marines. Illustration : CC/Eddy1988.

La configuration du continent et des océans nous renseigne déjà sur les phénomènes physiques qui régissent cette planète imaginaire. Il est déjà clair que ce monde dispose de deux pôles et d’un champs magnétique (dont l’origine est le noyau externe ferreux de la planète) du fait de l’indication de points cardinaux dans le nom des régions océaniques. A noter l’inclinaison de 45° du monde de One Piece qui est environ le double de notre bonne vieille Terre (23° actuellement).

La présence d’un continent induit l’existence d’un cycle de l’eau complet (évaporation, précipitions, ruissellement). Cela entraîne des variations de salinité de l’eau de mer et par extension le mouvement des masses d’eau si la température varie également à la surface des océans et dans la colonne d’eau.

Il est difficile de conclure cependant sur d’autres phénomènes qui régissent les processus physiques océaniques. Impossible de connaître les régimes de vents et les courants de surface induits, ou bien aussi la présence de banquises. Pour cela il faudrait connaître la distance de la planète par rapport à l’étoile du système solaire ainsi que sa vitesse de rotation. De même, aucune indication de taille ou de distance n’est fournie.

Intéressons nous maintenant à une mer très particulière qui fait le tour du globe au niveau de l’équateur : Grand Line. Aussi appelée la « Route de tous les périls » !

Une drôle de mer : la Route de tous les périls

La « Route de tous les périls » Grand Line) est une mer en apparence ouverte qui fait le tour du monde. Elle rencontre donc le continent (Red Line) en deux endroits. Cette masse d’eau n’est pas seulement délimitée par la seule masse continentale de la planète. Elle est bordée au nord et au sud par des zones océaniques très particulières qui ont pour nom « Calm Belt ».

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Le mieux est encore de laisser Nami, la navigatrice de l’équipage, nous expliquer ce qu’est la « Route de tous les périls » (Grand Line). © Eiichiro Oda.

Comme son nom l’indique, Calm Belt est une zone où aucun vent ne souffle. Cela est très surprenant car sur notre planète les zones tropicales qui ceinturent l’équateur sont parcourues par les alizés. C’est vents réguliers soufflent d’est en ouest (depuis les hautes pressions subtropicales vers les les basses pressions équatoriales). Difficile de comprendre d’où provient ce calme météorologique dans le monde de One Piece…

Calm Belt est également réputée pour abrité une importante quantité de monstres marins géants. Ces immenses créatures marines sont certainement situées au sommet de la chaîne alimentaire et doivent se nourrir de proies aussi grandes qu’eux. A moins que cette mer soit riche en plancton et qu’à la manière de nos baleines certains filtrent les eaux marines.

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Voilà ce qui arrive quand on essaye de naviguer sur Calm Belt. Une sacré biodiversité marine ! © Eiichiro Oda.

Pour naviguer sur la « Route de tous les périls » (qui porte bien son nom), Luffy et son équipage utilisent un « log pose ». Cette boussole permet de naviguer d’une île à l’autre en utilisant les champs magnétiques générés par les matériaux de ces dernières. Ils doivent ainsi attendre le rechargement de l’instrument sur chaque île.

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Crocus (le gardien du phare à l’entrée de Grand Line) en connaît un rayon sur la navigation avec un « log pose ». © Eiichiro Oda.

Ce phénomène existe réellement ! Les roches basaltiques composant la croûte océanique1 sont capables de fossiliser le champs magnétique terrestre. Cela provoque localement des anomalies du champs magnétique et donc potentiellement « affoler » les boussoles.

Maintenant que vous connaissez mieux la géographie du monde de One Piece et certaines propriétés physiques des ses mers, il est temps de mettre la tête sous l’eau ! Nous allons voir comment fonctionnent les masses d’eau océaniques dans les profondeurs.

La circulation océanique expliquée par Nami et Franky

La descente de l’équipage dans les abysses pour atteindre la fabuleuse île des hommes-poissons (située à 10 000 mètres de profondeur) est l’occasion de nous faire découvrir de nombreux phénomènes océaniques. C’est Nami et Franky qui s’y collent et ce n’est pas une tâche facile vu la faculté d’attention de leurs compagnons…

Si l’équipage compte quelques membres versés dans l’océanographie, les autres sont plus attirés par l’aventure que par la science. Pauvre Nami… © Eiichiro Oda.

Pour descendre dans les abysses, Luffy et son équipage vont utiliser la circulation océanique qui permet à des masses d’eau de se mouvoir verticalement horizontalement sur la totalité du globe. Ce phénomène existe bel et bien dans la réalité.

La circulation des masses d’eau est permise par des variations de leur densité (salinité et température) qui les fait plonger ou remonter. Les eaux eaux froides et salées seront plus denses et iront en profondeur et à l’inverse, les eaux chaudes peu salées seront plus proches de la surface. Les eaux froides plongent au niveau des pôles et les eaux chaudes remontent dans la zone équatoriale.

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Franky donne une bonne description de la circulation océanique du monde de One Piece qui est très semblable à celle qui se déroule réellement dans les océans. © Eiichiro Oda.

La circulation océanique permet notamment de séquestrer une partie du carbone atmosphérique pendant plusieurs milliers d’années. Nami (la navigatrice) fait d’ailleurs référence à ce phénomène plus loin dans le manga en ayant peur de se retrouver piégée dans les courants marins pendant des millénaires !

Aventures sur les volcans sous-marins

Nos héros descendent lentement vers les abysses et y découvrent notamment toute la richesse de la biodiversité qui y vit (voir la deuxième partie de l’article). Arrivés à plusieurs milliers de mètres de profondeur, ils contemplent alors le paysage surréaliste du volcanisme sous-marin !

Tout d’abords l’équipage passe au dessus d’un relief sous-marins constitué de sources hydrothermales : des cheminées crachant de l’eau à 350 °C chargée en métaux et en souffre. Ces formations géologiques sont également appelées des « fumeurs noirs ». Lors de sa sortie de la cheminée, l’eau du fumeur entre en contact avec l’eau de mer à 2 °C et entraîne la précipitation des sulfures métalliques. En s’agglomérant, ces précipitations sont à l’origine de la formation des conduits hydrothermaux.

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A gauche, le Thousand Sunny (le navire de Luffy) « survole » des fumeurs noirs dans les abysses sur le chemin de l’île des hommes-poissons. Notez les vers tubicoles installés au pied des sources hydrothermales. © Eiichiro Oda. A droite, un vrai fumeur noir de la dorsale médio-atlantique. Source : NOAA.

C’est ensuite à un phénomène géologique beaucoup plus inquiétant que sont confrontés nos sympathiques pirates : un volcan sous-marin entre en éruption ! Comme sur terre, les volcans sous-marins sont le fruit de l’activité magmatique du manteau2 qui fissure la croûte terrestre (ici la croûte océanique). Le magma est alors expulsé dans l’eau de mer où il se refroidit immédiatement et forme des bloques rocheux en forme de coussins (pillow lava).

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A droite, les volcans sous-marins sont aussi dangereux que ceux sur terre. Mieux vaut ne pas rester à proximité ! © Eiichiro Oda. A gauche, des roches volcaniques sous-marines sous la forme de pillow lavas. Source : NOAA.

Le monde de One Piece s’inspire directement de la réalité et des chaînes de volcans qui se trouvent au fond des océans. Elles forment de véritables barrières à plusieurs milliers de mètres de profondeur appelées « dorsales océaniques ». Le volcanisme sous-marin est source de renouvellement de la croûte océanique. Cette dernière plonge ensuite sous la croûte continentale plus épaisse et plus lourde dans les zones de subduction3.

Nos amis pirates utilisent un revêtement à base de sève de palétuvier géant pour pouvoir naviguer dans les abysses marines avec leur navire. Cela n’existe bien évidemment pas dans la réalité. En revanche il arrive aussi à l’équipage de Luffy d’utiliser des moyens plus conventionnels (quoi que…) pour explorer les fonds marins.

Plongée et sous-marin

Le premier appareil d’exploration sous-marine qui apparaît dans le manga est un ancêtre du scaphandre de plongée. Il s’agit d’un tonneau en bois équipé d’un hublot et relié par un tuyau à une pompe en surface. C’est Usopp (Pipo) qui confectionne cet équipement pour que Luffy, Zoro et Sanji explorent une épave de galion tombée du ciel (si si, c’est passible dans l’univers de One Piece).

Cette invention existe bel et bien dans la réalité. Elle est le fruit de l’esprit ingénieux de John Lethbridge, un marchand de laine du Devon (Angleterre) du 18ème siècle. Son tonneau de plongée était capable de plonger facilement jusqu’à 18 m de profondeur (et plus difficilement jusqu’à 22 mètres). Pendant plus de 30 ans, John Lethbridge utilise son invention pour plonger sur des épaves et remonter les cargaisons qu’elles renferment. Comme quoi l’exploration des fonds marins peut être source de revenus…

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En haut, l’invention de Usopp pour explorer une épave tombée du ciel. © Eiichiro Oda. En bas, une illustration du système de plongée inventé par John Lethbridge au 18ème siècle. Source : US Navy.

Pour aller toujours plus profond dans l’exploration de Grand Line (la mer qui ceinture le monde de One Piece), le Thousand Sunny dispose d’un sous marin de poche aux allures de requin. Ce dernier peut embarquer deux personnes et descendre jusqu’à 5 000 mètres de profondeur. Nos amis tentent de descendre vers l’île des hommes poissons mais se rendent vite compte qu’ils n’atteindront jamais les 10 000 mètres de fond avec ce sous-marin, la pression de l’eau étant trop importante.

Encore une fois la réalité dépasse (largement) la fiction. Nous disposons de sous-marins capables de descendre à 11 000 mètres de profondeurs depuis les années 1960 (mais cela reste encore un exploit aujourd’hui). Des submersibles plus petits et plus facilement déployables sont plus couramment utilisés pour aller à des profondeurs moins importantes. C’est le cas du Nautile de l’IFREMER4 capable d’atteindre 6 000 mètres de fond avec trois personnes à son bord.

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A droite, le sous marin squale construit par Franky capable d’aller jusqu’à 5 000 mètre de fond. © Eiichiro Oda. A gauche, le sous-marin Nautile de l’IFREMER qui peut atteindre 6 000 mètres de profondeur.

La puissance de l’acoustique sous-marine

Enfin, dernière technique d’exploration des fonds directement empruntée à la réalité : l’acoustique sous-marine active. Avant d’entreprendre un périple dans les îles célestes (des îles qui flottent dans le ciel), Luffy et son équipage font la rencontre d’un étrange récupérateur d’épave. Il s’agit d’un être simiesque (Shôjô) capable d’émettre des ultrasons5 sous la surface de la mer via ses vocalises. Les membres de son équipage s’immergent ensuite dans l’eau pour capter l’écho de retour et détecter des cibles acoustiques.

Cette technique de détection sous-marine par acoustique active repose sur le principe de l’émission d’un son sur une certaine fréquence et à l’analyse du son reçu en retour. Dans la réalité au lieu d’utiliser des drôles de bonhommes avec des pouvoirs, ce sont des appareils électroniques (des sondeurs acoustiques) qui se chargent d’émettre et de capter les sons sous la surface marine.

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La puissance des vocalises de Shôjô, couplée à l’écoute sous-marine des membres de son équipage, lui permet de détecter des échos sous-marins comme des bancs de poisson. © Eiichiro Oda.

La technologie acoustique est utilisée depuis la Seconde guerre mondiale pour détecter des cibles sous-marines (comme des sous-marins ennemis) et plus tard pour cartographier les fonds marins et connaître la profondeur des océans. De nos jours l’acoustique active est très couramment utilisée en mer, dans les cours d’eau et dans les lacs pour des cartographies subaquatiques dans le cadre de chantiers de travaux, pour réaliser des suivis environnementaux ou pour acquérir de la connaissance sur la morphologie du fond.

Le mot de la fin

Sous des apparences de douce dinguerie et d’humour potache (mais tellement hilarant), l’univers de One Piece est riche en références à des phénomènes océaniques ou des techniques d’exploration bien réels. L’auteur Eiichiro Oda parvient ainsi à vulgariser de façon ludique et claire des processus parfois complexes et qui peuvent sembler surréalistes. Il est donc important de ne jamais minimiser l’intérêt de la littérature populaire comme vecteur de vulgarisation scientifique. Surtout lorsque des millions de lecteurs de tous les âges suivent une oeuvre depuis 25 ans.

Il est également intéressant de savoir que One Piece aborde de nombreux sujets très sérieux comme l’esclavage, le totalitarisme, les armes de destruction massive, le racisme ou la perte d’un être aimé. C’est le savant dosage entre le tragique et le comique burlesque qui fait toute la saveur de ce manga culte qui n’a pas fini de nous faire rêver !

Ne manquez pas la seconde partie de cet article qui sera consacrée à la biodiversité marine de l’univers de One Piece ! Spoiler : il y a beaucoup de choses à dire…

Pour en savoir (beaucoup) plus

Lire les 103 tomes du manga parus en France…

…ou regarder les 1041 épisodes de la série animée

https://fr.wikipedia.org/wiki/One_Piece

https://onepiece.fandom.com/wiki/One_Piece_Wiki (en anglais)

Glossaire

1Croûte océanique : une des deux parties de la croûte terrestre, avec la croûte continentale. Elle couvre environ 55 % de la surface planétaire. Elle est plus fine que la croûte continentale.

2Manteau terrestre : Le manteau terrestre est la couche intermédiaire entre le noyau terrestre et la croûte terrestre. Il représente 82 % du volume de la Terre et environ 65 % de sa masse.

3Subduction : un processus géodynamique d’enfoncement d’une plaque tectonique sous une autre plaque de densité plus faible, en général une plaque océanique sous une plaque continentale ou sous une plaque océanique plus récente, dans un contexte de convergence.

4IFREMER : Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer. Un établissement public à caractère industriel et commercial sous la tutelle du ministère de la Transition écologique et du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

5Ultrason : une onde mécanique et élastique qui se propage au travers de supports fluides, solides, gazeux ou liquides. La gamme de fréquences des ultrasons se situe entre 16 000 et 10 000 000 hertz.

L’auteur

Arnaud Abadie est un écologue marin et un photographe subaquatique. Biologiste marin en Méditerranée pendant dix ans, il est désormais chargé d’études milieu marin à l’Agence de l’Eau Artois-Picardie. Arnaud est le fondateur de Sea(e)scape et l’un de ses contributeurs régulier.

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