Tour d’horizon des films sous-marins

Cela fait maintenant plus de 50 ans que nous parviennent des images du monde marin. Pourtant, des œuvres récentes continuent de nous bousculer, jusqu’à allumer cette curiosité pour l’océan. Quelle est la recette de ces réalisateurs ? Est-ce qu’il y a une recette ? Nous allons tenter de répondre à ces questions en faisant un petit tour d’horizon des différents films parlant du monde subaquatique.

Avec la démocratisation des appareils photos et des caméras sous-marine, remonter des images du monde du silence est devenu accessible à un très grand nombre de personnes. Photo : Hagainativ.

La sortie du Monde du silence en 1956 est un événement majeur pour la plongée et les sciences marines. Raflant la Palme d’or au festival de Cannes et l’Oscar du meilleur film documentaire l’année suivante, il a profondément marqué plusieurs générations qui ont découvert, parfois pour la première fois, toute la richesse que peut offrir le monde marin. Bien que ce ne soit pas à proprement dit la première œuvre audiovisuelle qui parlait de l’océan dans un cadre scientifique, son succès lui permet d’avoir le statut de précurseur.

Plus d’un demi-siècle plus tard, nous sommes inondés, voire presque noyés (sans mauvais jeu de mots) par les images de l’océan, sur les plateformes de VOD, les sites d’hébergement de vidéos, les DVD, les chaînes de télévision, etc. La majorité des personnes sait à quoi ressemble un récif corallien, une épave ou les fonds de la Méditerranée. Et pourtant, malgré la disparition de la nouveauté, certaines œuvres arrivent encore à raviver en nous ce sentiment d’émerveillement. Dans cet article, je vous propose de voir à travers quelques exemples comment les réalisateurs arrivent encore à nous toucher avec des images qui restent gravées dans notre cerveau. Après avoir listé quelques films ou émissions parlant de l’océan, j’ai constaté que l’on peut faire trois catégories.

Il y a un début à tout (1952) ! Photo : National Museum of the U.S. Navy.

Les documentaires scientifiques

Tout d’abord, les documentaires scientifiques purs et durs. J’entends par là les émissions à but éducatif ou dont le but est d’illustrer des phénomènes naturels et de les expliquer. Le meilleur exemple en France est l’émissions « C’est pas Sorcier ». Bien que l’océan ne soit pas le sujet principal, on peut retrouver les milieux aquatiques dans quelques uns des 559 épisodes. Ici, l’approche est pédagogique. On montre un phénomène réel, on se pose des questions auxquelles on répond à l’aide de schéma simplifiés. L’émission a eu et a toujours beaucoup de succès, principalement parce qu’elle est accessible à tous. A un niveau plus poussé, on trouve l’excellente série de la BBC « Blue Planet » et sa suite « Blue Planet II ». A travers deux fois huit épisodes, rythmés par la légendaire voix du grand David Attenborough, cette émission est un véritable bijoux. Alors que la première saison explore un milieu spécifique à chaque épisode, la deuxième saison, plus récente, se concentre sur les comportements étonnants de certaines espèces. J’avais été particulièrement marqué par l’épisode sobrement intitulé « The deep » et qui va au fond de son sujet en suivant un cachalot qui vient de plonger, le spectateur est emmené à la découverte de la zone mesophotique1 et de toutes les spécificités de ce milieu : très peu de lumière atteignent ces profondeurs mais la pénombre est un lieu où prédateurs et proies livrent un combat sans fin pour la survie. Chaque fois que les proies développent une technique de protection, une parade est trouvée du côté des prédateurs. Avec des montages parfaitement exécutés, il est possible de comprendre tout les enjeux de la lutte pour la survie dans cette zone dangereuse. Une fois que l’on atteint le fond, tout les écosystèmes sont explorés, même les plus méconnus : les cheminées hydrothermales2, les cadavres de mammifères marins qui ont coulés, les récifs coralliens d’eau froide, les « lacs » de saumure3 permettant à la vie de foisonner sur ses berges… Le voyage en vaut la chandelle ! La deuxième saison possède notamment cette séquence où l’on voit des poissons mangeant des oiseaux. Si jamais vous n’avez jamais entendu parler de cette émission, foncez !

Il existe également des instrumentations de pointe permettant de repousser toujours plus loin la façon de filmer notre planète bleue. Photo : NOAA.

Avant de passer à la prochaine catégorie, je me permet tout de même de citer les autres films de Cousteau, à savoir « Un monde sans soleil », « Le chant des dauphins » et « Le sixième continent ». Bien sûr, ces films datent un peu et il convient de porter un regard critique sur les images. Il y a plus de 50 ans, les considérations écologiques étaient absentes de ce genre de documentaire. Certains comportements qui peuvent paraître révoltant aujourd’hui était tout à fait normaux à l’époque.

Les récits d’aventure et d’exploration

Pour la deuxième catégorie, nous attaquons un gros morceau : l’exploration. De très nombreux documentaires suivent une expédition scientifique pour découvrir une espèce ou un environnement particulier. Le film ou l’émission suit un groupe de scientifique tout au long de l’aventure et rapporte la vie au jour le jour, les galères, les frustrations et les victoires. La science est souvent présente également à petite dose mais l’émerveillement arrive avec cette envie de découvrir de nouveaux horizon. Cette soif d’aventure et de découverte nous habite tous, à différent niveau. Ces documentaires viennent tirer la corde sensible présente en chacun de nous.

Le meilleur représentant de cette catégorie est certainement l’émission Ushaïa nature. De nouveau, les reportages ne se concentrent pas toujours sur le milieu marin mais la présence d’épisodes dédié à la mer m’oblige à en parler, bien que les premiers épisodes commencent à se faire vieux. Le premier épisode a été diffusé pour la première fois en 1987, soit il y a déjà 34 ans ! Désolé pour le coup de vieux. Avec une identité propre, notamment grâce au traditionnel monologue de fin, cette émission est bien sûr indissociable de son présentateur Nicolas Hulot. Il est l’incarnation parfaite de l’explorateur sans peur. Il sait grimper, escalader, piloter tout sorte d’engins volants, plonger. Il est spéléologue, plongeur et pilote à la fois. Il réussit à s’émerveiller face à une nature toujours plus sauvage tout en restant résolument humain dans ses réactions. Et il n’a pas peur de prendre des risques, notamment en navigant sur un lac d’acide ou en descendant en rappel d’un iceberg.

Cette émission a révélé une autre personnalité : Laurent Ballesta. Ce biologiste photographe plongeur ne cesse de partir en expédition depuis une vingtaine d’années. Chaque expédition apportant un nouveau défi, technique ou humain. Armé de son recycleur4 et accompagné par une équipe en qui il a toute confiance, il a rencontré le nautile, le cœlacanthe, il a photographié la partie immergée d’un iceberg, il s’est faufilé dans les bancs de requins et de mérous dans la passe de Fakarava. Dernièrement, il est retourné dans sa Méditerranée natale pour une expédition de taille afin d’explorer les profondeurs presque inconnues. Les nombreux films de ses expéditions sont chacun des journaux de bords qui permettent de vivre l’expédition de l’intérieur. Principalement diffusés sur Arte, ces reportages font la part belle à la technique tout en restant accessible à tous.

Laurent Ballesta armé de son recycleur pour explorer les fonds marins. Photo : Sylvie Jaumes.

Quittons un instant la télévision et la francophonie pour parler d’un film qui m’a également marqué. Il s’agit de « Aliens of the deep » réalisé par James Cameron. Le fil rouge est simple : il n’y a pas d’eau sur les autres planètes. Mais sur les lunes de Jupiter, sous une couche de glace de plusieurs kilomètres d’épaisseur, il est très probable de trouver de l’eau liquide. Est-ce que la vie a pu apparaître dans ces vases clos et à quoi pourrait-elle ressembler ? Pour répondre à ces questions, James Cameroun par en mission océanographique pour explorer les cheminées hydrothermales, un écosystème profond où la vie prolifère sans l’énergie du soleil. Accompagné de scientifiques et d’astronautes, le film raconte leur expédition. La chose qui m’a le plus marqué se déroule dans les 15 premières minutes. Ils sont au milieu de l’océan atlantique et le portique arrière du bateau est en panne, ce qui empêche la mise à l’eau des sous-marins. En l’absence des pièces de rechanges, il faut trouver une solution alternative : couper une partie de la coque du bateau pour utiliser une grue latérale pour mettre les submersibles à l’eau ! Ce plan B m’a énormément marqué !

Dans un registre un peu différent, mais toujours dans le monde américain, je me dois de vous parler de l’émission Jonathan Bird’s Blue World. Diffusée pour la première fois en 2008, l’émission, qui passe normalement à la télévision américaine, est aussi disponible sur YouTube sous la forme de courts épisodes d’une dizaine de minutes. Présentée et animée par Jonathan Bird, un gai luron à la bonne bouille et toujours de bonne humeur, le ton est léger car l’émission cible un public familial et un but éducatif. L’exploration y est bien sûr présente mais elle est saupoudrée d’humour, ce qui permet de rendre la chose plus légère. Ce programme reste pour autant de très bonne qualité et il a gagné quelques reconnaissances aux USA. De plus, avec une bande son originale et des cadreurs professionnels, l’émission est de très bonne qualité.

Œuvres lyriques

Nous allons maintenant parler de la dernière catégorie, mais sans doute celle qui marque le plus : l’approche poétique. Par une image marquante, une musique éloquente, le spectateur aura le souffle coupé devant la beauté de la nature. Peu ou pas de commentaires audio, l’image seule permet à provoquer une émotion. Plus contemplative, cette approche est la plus complexe. Elle demande une sensibilité d’artiste accrue et ne touche pas forcément tout le monde, bien que son langage soit universel.

Le maître dans ce domaine au cinéma, c’est bien sûr Jacques Perrin. Avec son film sobrement intitulé « Océan », sorti en 2010 et réalisé avec Jacques Cluzeau, il s’est attaqué à l’immensité liquide avec patience et technique. Patience, car le tournage de ce film a duré plusieurs années. Bien que cela ne soit pas inhabituel, cela est amplifié par le désir de filmer les phénomènes naturels, dont certains sont très courts et n’apparaissent qu’à un moment précis de l’année. Si, pour une raison ou une autre, l’équipe de tournage rate le rassemblement des araignées de mer en Australie, il faut attendre une année complète avant de pouvoir retenter le coup. Les images ont été tournées aux quatre coins du monde, parfois dans des endroits où la météo est capricieuse. Cela peut entraîner des retards aux conséquences importantes mais l’équipe savait à quoi s’attendre. De plus, contrairement au milieu terrestre où il est possible de filmer sans réelle limite de durée, les incursions au monde du silence sont courtes. Que ce soit les batteries des caméras ou les réserves d’airs, quand il est temps de remonter, il n’est pas possible de gratter quelques minutes supplémentaires. Technique ensuite, car pour ramener des images nouvelles de cet environnement, les réalisateurs n’ont pas lésiné sur les moyens. Tout d’abord, l’usage de recycleurs permet d’approcher plus facilement une faune dérangée par le bruit des bulles. Mais il y a eu également des innovations : Thetys, une grue équilibrée qui pouvait être placée sur un zodiac, Birdy Fly, à mi-chemin entre le drone et l’hélicoptère miniature, Jonas et Siméon, des caméras torpilles traînées à l’arrière d’une embarcation permettant un face à face avec les grands pélagiques (thons, dauphins, etc.), un flotteur pour caméra afin de réaliser des plans mi-air, mi-eau, la construction d’un pantin mutilé de requin pour illustrer la récolte des ailerons de requins ou encore l’utilisation de la gare maritime de Cherbourg pour créer numériquement le musée fictif rassemblant des reproductions d’animaux disparus. Aucun défi technique n’est trop grand si il permet la création d’images iconiques destinées à marquer les esprits. Enfin, ce plan du plongeur nageant de longues minutes côte à côte avec un grand requin blanc, sans cages, est forte de sens. Le film mêle des images intimes et calmes avec d’autres, plus grandiloquentes, tel que le navire dans la tempête. L’homme est associé à l’océan : il fait partie du système. La musique, composée par Bruno Coulais, et surtout les bruitages, que l’on a trop tendance à sous estimer, rendent cet univers crédible et le charge d’émotion. Océan est un film avec une véritable âme, qui se laisse apprécier si l’on prend le temps de prendre le temps.

Jacques Perrin au festival de Cannes 2009. Photo : Georges Biard.

Toujours dans l’approche poétique, mais avec un angle différent, je voudrais aussi vous parler de Guillaume Néry et sa compagne, Julie Gautier. Tout deux apnéistes de haut niveau, Guillaume Néry se lance, comme la majorité de ses collègues homme-poissons, dans la course aux records. Entre 2001 et 2015, ses plongées le mène toujours plus profond, de 82 mètres lors d’un premier record français jusqu’à 126 mètres, dans la discipline du poids constant5.

A côté de ses records, il produit un premier clip réalisé par sa femme en apnée et qui a comme titre « Freefall ». Sur la musique « You make me feel » de Archive, on suit la chute libre en apnée de Guillaume Néry dans un Blue Hole6 aux Bahamas. Bien que réalisée simplement, en couple, en apnée et avec une seule caméra, la vidéo comptabilise 28 millions de vues après être resté 11 ans en ligne. L’expérience est renouvelée en 2014 avec la publication sur YouTube du court métrage « Narcose », toujours réalisé par Julie Gautier. A travers ces 13 minutes, le couple a pour objectif de faire ressentir au spectateur les sensations que l’on peut avoir lors d’une plongée profonde en apnée. Entre réalité, rêve et hallucination, ce court-métrage a de la texture. Aucun commentaire audio n’est présent, les images parlent d’elles-même. Les courts-métrages s’enchaînent ensuite avec « Ocean Gravity », une errance dans le bleu déssaturé de l’océan sur un fond lunaire, « Haven », l’exploration d’une épave, le très personnel « Ama » de Julie Gautier, filmé dans la piscine Y-40 en Italie ou encore le clip de « Runnin’ (Lose it All) » de Naughty Boy et Beyoncé.

Portrait de Guillaume Nery lors de sa conférence TEDx en 2013. Photo : TEDx Toulouse.

Mais le point d’orgue est atteint le 1er février 2019 avec la publication du court-métrage « One Breath Around the World ». Voyage en apnée autour du monde, ce chef d’œuvre visuel dégage une émotion incroyable avec une sincérité désarmante. La musique entêtante, la colorimétrie de l’image, les bruitages. L’alchimie fonctionne à 200% et vous prend aux tripes. Pas de morale, pas de leçon, juste des sensations face à la beauté de l’océan. L’apnée est une histoire de sensation, de liberté, de sérénité, d’union avec sois-même. Ce court métrage est un ode à cette discipline. Même au sec, assis devant votre écran, vous serez plongé dans cet univers incroyable. Si vous voulez en savoir plus sur les coulisses du projet, un livre (Guillaume Néry, à plein souffle) a été publié en 2019. Illustré par les photographies de Franck Séguin, l’ouvrage raconte l’histoire humaine derrière le court métrage.

Il existe de nombreux court métrages de plongées sur le net. Je vous cite notamment « Dive odyssey », une quête aquatique dans les entrailles de la terre, « Diving into the unknown » ou encore « Last Breath », le reportage sur l’accident du plongeur à saturation Chris Lemon.

Le mot de la fin

Que ce soit par la science, l’aventure ou l’art, la mer continue de fasciner les hommes. Les fonds marins sont toujours moins connus que la surface de la Lune. On ne peut qu’espérer que les réalisateurs, scientifiques, explorateurs, artistes et sportifs à venir continuent à chanter les louanges des masses liquides qui rendent notre planète si particulière. Ce faisant, ils éveilleront des vocations et perpétuerons la passion de l’homme pour la mer.

Costume de la créature Gill-man du film d’horreur « Creature from the black lagoon » en 1954. Photo : Florida Memory.

Glossaire

1Mesophotique : Zone océanique atteinte par seulement 1% de la lumière de surface. Sa profondeur varie en fonction de la clarté de l’eau entre 15 et 200 mètres environ. C’est une zone de pénombre où vivent des organismes spécifiquement adaptés.

2Cheminées hydrothermales : Structure géologique formée par précipitation de minéraux de la croûte terrestre et situées généralement sur des zones volcaniques actives.

3Saumure : Solution aqueuse fortement concentrée en sel.

4Recycleur : Appareil respiratoire utilisé en plongée sous-marine et ne produisant pas de bulles, l’air expirée étant recyclé pour être utilisé à nouveau par l’utilisateur.

5Poids constant : L’apnée en poids constant est une discipline de l’apnée durant laquelle l’apnéiste conserve le même lest tout au long de l’immersion. Les épreuves peuvent se faire à l’aide d’une monopalme, d’une paire de palme ou sans palme.

6Blue Hole : Structure géologique immergée créée par affaissement du toit d’une grotte. Il en résulte un trou profond (pouvant atteindre plus de 100 m de profondeur) dont le sommet, en forme de dôme ouvert, est généralement proche de la surface.

L’auteur

Ayant commencé la plongée à l’âge de 8 ans après avoir regardé les films de Cousteau, François Vandenbosch obtient son Master d’Océanographie (2013) à l’Université de Liège en Belgique. Il a travaillé dans le milieu de la recherche scientifique, de l’aquariologie et comme plongeur professionnel. Passionné du monde aquatique et des espèces qui le peuple, il a pour objectif de transmettre sa passion en partageant ses expériences et ses photographies.

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