Biodiversité ordinaire et espèces patrimoniales : l’importance des mots
Décryptage critique du concept de biodiversité ordinaire et d’espèce patrimoniale avec quelques exemples en Méditerranée.
Une biodiversité qui n’a rien d’ordinaire
La biodiversité marine ordinaire. J’entends souvent ce terme. Il faut avouer que pour moi il n’a absolument aucun sens. Surtout lorsqu’il s’emploie d’une façon réductrice, souvent pour désigner des espèces abondantes et observées régulièrement. Comme si le vivant se classait dans une hiérarchie de valeur selon sa rareté ou l’attention que lui porte les êtres humains. Comment la biodiversité, même terrestre, même côtoyée tous les jours, peut-elle être ordinaire ? Comment des machineries bio-chimiques si complexes peuvent-elles être autant rabaissées ?
Cela est d’autant plus vrai lorsque nous passons le miroir de la surface marine. Tous les êtres, qu’ils soient de nature végétale ou animale, sont fascinants pour des singes comme nous aussi asservis à la gravité et à l’oxygène aérien. Que ce soit les formes, les couleurs, les mouvements, les habitudes de vie, le métabolisme. Absolument rien n’est ordinaire dans le milieu marin. Même pour des petits poissons très abondants. Ou pour des petits crustacés et mollusques croisés régulièrement dans nos assiettes. Et des algues omniprésentes sur les fonds marins.
La preuve en image
Ces quelques photos en provenance directe de nos côtes illustrent très bien ce propos.
Commençons avec le poulpe (Octopus vulgaris). Même son nom scientifique veut nous faire croire à sa banalité. Pourtant il suffit d’observer quelques minutes un poulpe dans son milieu naturel pour voir à quel point la bête est tout sauf ordinaire. Huit tentacules, trois cœurs, neufs cerveaux, des changements de couleur intempestifs.

Poursuivons avec une farandole de labridés (girelles, crénilabres), une belle dorade royale (Sparus aurata) et un nuage de castagnoles (Chromis chromis). Des poissons que nous retrouvons très couramment et en grand nombre en Méditerranée. Et pourtant, en contemplant un tel tableau sous-marin, ce n’est sûrement pas le mot ordinaire qui nous vient à l’esprit.

Les touts petits sont souvent négligés dans notre hiérarchie de valeur distordue. Ce minuscule doris à papilles rouges (Diaphorodoris papillata) qui fait son chemin sur une feuille de posidonie (Posidonia oceanica) n’attire pas l’œil. Alors que la vie des limaces de mer est tout sauf un fleuve tranquille, que ce soit dans leurs mœurs sexuelles ou dans les caractéristiques de leurs corps mous. Il en va de même pour son autoroute végétale capable de vivre des milliers d’années et de stocker des quantités de carbones faramineuses.

Les forêts d’algues brunes en Bretagne sont tout aussi fascinantes. Et pourtant si répandues sur l’estran rocheux. Je vous assure que le voyage est totalement dépaysant lorsque nous y plongeons la tête dedans à marée haute.

Pour finir voici le plus banal des crustacés de la Manche : le crabe vert (Carcinus maenas). Pourquoi ne pas vous intéresser à son mode de reproduction ? Je vous promets qu’il est tous sauf ordinaire !

Du patrimoine aux espèces
Après avoir exploré le concept de biodiversité marine ordinaire, regardons un peu ce qu’il en est pour les espèces marines dites patrimoniales. Le terme « patrimonial » renvoie à ce qui a rapport au patrimoine. Le patrimoine se rapporte lui à ce qui est hérité du passé (des biens, des gènes, des aspects culturels). En se penchant sur l’étymologie de « patrimoine » nous pouvons voir que ce mot vient de « patrimonium » qui signifie littéralement en latin « l’héritage du père ».
Maintenant que nous comprenons bien la signification de « patrimonial », voyons comment ce concept est décliné dans les espèces marines. L’espèce patrimoniale peut être définie de la manière suivante : « l’ensemble des espèces protégées, des espèces menacées et des espèces rares, ainsi que des espèces ayant un intérêt scientifique ou symbolique ». Cette définition range les espèces dans une case particulière pour focaliser les mesures de gestion dans le but d’améliorer leur état de conservation.
Les exemples dans le milieu marin sont particulièrement nombreux en Méditerranée. Par exemple nous pouvons citer le mérou brun (Epinephelus marginatus), le corb (Sciaena umbra), la grande nacre (Pinna nobilis) ou les cystoseires.

Un problème d’anthropocentrisme ?
Le problème ici n’est pas la définition du terme « espèce patrimoniale » qui renvoie à un statut d’espèce devant faire l’objet d’actions de protection. Le souci vient de la connotation du patrimoine qui renvoie fortement à l’appropriation et à la gestion des êtres vivants par l’homme (avec un tout petit h) depuis des millénaires. Cette hiérarchisation des espèces selon des critères anthropocentrés (la rareté, l’aspect historique, récréatif ou culturel, la sympathie du public, etc.) peut biaiser la pertinence et l’efficacité d’actions ciblées sur les espèces marines.

Heureusement, le terme d’espèce patrimoniale est plutôt désuet de nos jours. Il est désormais plutôt question d’espèces protégées. Leur régime de protection répond de plus à plus à des critères biologiques et de fonctionnement des écosystèmes plutôt qu’à l’intérêt subjectif de l’espèce humaine. La philosophie de protection de l’environnement marin a d’ailleurs évolué au cours des dernières décennies. La focalisation sur un nombre restreint d’espèces cède sa place à la préservation des habitats marins. Que ces derniers soient benthiques (fonds) ou pélagique (colonne d’eau). En sauvegardant de la sorte les biocénoses marines, c’est la totalité des espèces qui y vivent qui bénéficie de protection. Qu’il s’agisse de la biodiversité ordinaire ou des espèces patrimoniales.
