Méditerranée : la mer du milieu

La Méditerranée est vraiment une mer à part ! Berceau historique de nombreuses sociétés humaines. Carrefour millénaire du commerce maritime. Haut lieu du tourisme mondial. Un assemblage d’écosystèmes marins si particuliers. Une zone géographique mise à l’épreuve par l’impact de nos activités sur l’environnement. Voici quelques faits marquants qui traduisent ces spécificités.

Les bases d’une petite mer

Revenons quelques (méga)années en arrière. D’un immense lac salé il y a 6 millions d’années, la Méditerranée s’est ouverte à l’Atlantique 300 000 ans plus tard. Dans un premier temps, c’est le bassin occidental qui s’est rempli d’eau océanique. L’escarpement situé au niveau de Malte est ensuite rapidement submergé. Le bassin oriental s’est rempli très rapidement en quelques mois ou quelques années.

Les caractéristiques océanographiques et hydrographiques de la Mer du milieu sont très particulières. La superficie de la Méditerranée est de 2 500 000 km². Sa profondeur moyenne est de 1 500 m (avec un max à 5369 m) ce qui nous fait un volume total de 3 765 000 km³. Une goutte d’eau en comparaison de celui des océans qui est de 1 370 000 000 km³. Sa salinité moyenne est de 38, ce qui est supérieur celle des eaux marines qui est de 34,7.

Le littoral de la Méditerranée peut être naturellement boisé comme ici dans le Var avec plusieurs espèces de pins.

Des premières civilisations au trafic maritime moderne

La première civilisation d’importance du bassin méditerranéen est celle de l’Égypte il y a environ 6 000 ans. Elle est suivie de près par celle de la Mésopotamie. L’enchaînement des différents empires au fil des siècles (grecs, romains, byzantins) a renforcé les échanges entre les peuples (commerciaux ou belliqueux) et l’installation de populations importantes sur le littoral. Le résultat actuel de ces péripéties historiques : 22 pays pour une population de 522 millions d’habitants en constante augmentation.

L’ancienne ville de Tharros (Sardaigne, Italie), fondée 800 ans avant notre ère, jette son regard antique sur les eaux côtières de la Méditerranée.

Le commerce maritime actuel en Méditerranée est l’héritier de cette fresque épique riche en rebondissements. La petite mer constitue un axe majeur des échanges en concentrant 25 % du trafic mondial de marchandises et 30 % du transport de pétrole. Le canal de Suez reliant l’océan Indien à la Méditerranée en passant par la mer Rouge n’est pas étranger à cette situation.

Les ports de plaisance et de commerce de Bastia (Corse, France). Le port de commerce est le principal de l’île pour le fret. Il accueil également un grand nombre de passagers et tout particulièrement durant la période estivale.

D’une importance économique cruciale, le transport maritime a également un impact majeur sur l’environnement marin. En voici une liste non exhaustive : génération de bruit, collisions avec les mammifères marins, rejet de déchets, introduction et dissémination d’espèces non indigènes, pollutions marines et de l’air.

A mer particulière, biodiversité particulière

La Méditerranée, en tant que mer quasiment fermée depuis plusieurs millions d’années, a vu se dérouler de nombreux phénomènes climatiques et géologiques. Ces derniers façonnent fortement la nature, le nombre et la morphologie des espèces marines du bassin. Le taux d’endémisme y est très élevé. 18 % des espèces de poissons, 20 % des espèces d’algues ! La Méditerranée occupe la deuxième place mondiale du podium des espèces endémiques. Elle concentre au total 9 % de la biodiversité marine mondiale malgré la fraction minuscule de l’océan qu’elle représente (0,8 %).

Bien qu’étant globalement une mer oligotrophe (avec relativement peu de nutriments présents dans l’eau) la Méditerranée a pourtant des écosystèmes pélagiques riches avec de nombreuses espèces planctoniques. Ici des méduses pélagie (Pelagia noctiluca) en Corse.

Farandole d’habitats

Parmi les espèces endémiques certaines forment de véritables habitats. C’est le cas de la célèbre posidonie (Posidonia oceanica), une plante à fleur marine qui forme d’immenses prairies sous-marines dans les eaux côtières jusqu’à 40 m de profondeur. Elle est à la base de l’écosystème le plus riche de Méditerranée en concentrant plus de 20 % des espèces. Les herbiers de posidonie jouent un rôle écologique primordial (nurserie, puits de carbone, protection du littoral contre l’érosion, qualité de l’eau). A noter que d’autres plantes forment des prairies en Méditerranée comme la cymodocée.

D’autres espèces structurantes propres à la Méditerranée forment des habitats très particuliers. C’est le cas du coralligène dont la base est constituée d’algues encroûtantes. Cet habitat se développe entre 20 m et 130 m de fond sur les parois rocheuses avec de belles espèces dressées comme les gorgones jaunes, rouges ou blanches. Le coralligène peut aussi former des massifs biogènes1 de plusieurs mètres d’épaisseur avec une morphologie complexe composée de nombreuses cavités.

Parmi les autres habitats côtiers remarquables de Méditerranée se trouvent également les petits fonds côtiers, les étendues sableuses, les grottes sous-marines ou encore les forêts d’algues sur roche. Sans oublier les habitats profonds voire abyssaux qui couvrent la majeure partie des fonds de Méditerranée (pour rappel sa profondeur moyenne est de 1 500 m).

Les habitants de la Méditerranée

Dans tous ces habitats particuliers se trouvent des espèces dont certaines sont typiques de Méditerranée. Comme la grande nacre (Pinna nobilis) malheureusement en danger critique d’extinction. Autre espèce emblématique de Méditerranée mais non endémique : le mérou brun (Epinephelus marginatus). Enfin le corail rouge (Corallium rubrum) est le dernier exemple d’espèce (quasi)endémique de la mer du milieu. A ces quelques exemples s’ajoutent les nombreuses espèces de cétacés (dauphins, baleines), de requins et de raies.

Toute cette biodiversité foisonnante et les habitats marins qui la supporte sont menacés par les activités humaines. Ces dernières constituent une importante source de perturbation et de pression sur l’environnement marin.

Un déluge de saupes (Sarpa salpa) s’abat sur une herbier de posidonie (Posidonia oceanica) pour s’en nourrir.

L’artificialisation du littoral et pollution

Avec plus 500 millions d’êtres humains qui peuplent ses côtes, et un des trafics maritimes les plus intenses au monde, la Méditerranée est fortement soumise aux pressions liées à nos activités. Une des principales menaces qui pèse sur l’environnement marin est celle de l’urbanisation en zone côtière. Ce phénomène peut induire directement ou indirectement la destruction irréversible d’habitats marins. Selon le pays concerné, l’artificialisation du littoral est plus ou moins régulée avec succès. En Méditerranée française le taux d’artificialisation de la côte est de 12 %.

A ce développement des lieux d’habitation et des infrastructures industrielles sont liées divers types de pollutions. Elles viennent s’ajouter à celles amenées par les fleuves (déchets, plastiques, contaminants chimiques). Certaines de ces pollutions, tels que les micro-plastiques et certains contaminants, s’infiltrent dans les chaînes alimentaires marines. Ils se retrouvent par bioaccumulation² dans les prédateurs que nous consommons. Les déchets en général sont retrouvés jusqu’à plusieurs milliers de mètres de profondeur.

Un environnement marin sous pression

L’ensemble de ces pressions en Méditerranée sont exacerbées par l’afflux touristique saisonnier régulier. Chaque année 200 millions de personnes viennent visiter le littoral de la mer du milieu. La Méditerranée est ainsi le premier espace touristique mondial. Certaines activités touristiques peuvent avoir un impact important sur les habitats comme par exemple l’ancrage des yachts dans les prairies de posidonie.

Les ancres des yachts dans les prairies de posidonie font des ravages. La seule solution est de mettre en place une régulation forte comme en France depuis 2019.

La surpêche constitue une autre menace majeure pour la biodiversité et les écosystèmes marins de Méditerranée. Selon le dernier rapport de l’ONU 73 % des espèces commerciales sont surexploitées. A noter que ce chiffre est en baisse depuis 2012 (88 %) mais reste extrêmement préoccupant. Les victimes collatérales de cette pêche non durable sont les dauphins, les requins et les raies. Ces individus sont considérés comme des prises accidentelles.

D’autres menaces pèsent sur l’environnement marin de la Méditerranée. Nous pourrions citer l’introduction d’espèces exotiques, le bruit sous-marin généré par la navigation et les opérations militaire. Il y a également les pressions à venir avec l’installation d’éoliennes flottantes au large.

Protéger et restaurer

Face aux nombreuses pressions et à la nécessité de protéger les écosystèmes marins, plusieurs moyens de protection sont à la disposition des pouvoirs publics pour agir. Le plus évident est le pouvoir législatif avec la mise en place de réglementations permettant littéralement de protéger des espèces et des habitats. L’efficacité de ces règles dépend fortement des moyens mis en œuvre pour les mettre en application.

La preuve de l’efficacité des (vraies) aires marines protégées avec ici des jeunes loups (Dicentrarchus labrax) qui nagent librement dans le Parc marin de la Côte Bleue.

Le second outil à disposition est la création d’aires marines protégées (AMP). La définition d’une AMP est large et ne correspond pas forcément à un régime de protection fort. En Méditerranée 8,33 % bénéficiait d’un statut de protection en 2020. Cependant seul 0,04 % de la mer du milieu est interdite à la pêche ou à la capture.

Le soleil se couche sur le Parc national des calanques à Marseille. Cette aire marine protégée créée en 2012 est l’une des plus importantes de Méditerranée française.

Il est toujours préférable d’éviter les dommages causés aux écosystèmes marins. Dans le cas où des destruction ont déjà eu lieu, l’option de la restauration écologique peut alors être envisagée sous certaines conditions. La restauration écologique en Méditerranée peut concerner une espèce (comme les prairies de posidonie), un habitat (comme le coralligène) ou une fonctionnalité (comme la fonction de nurserie des fonds côtiers). La restauration ne doit cependant pas remplacer un habitat par un autre ou entraîner une artificialisation des fonds marins. La question se pose particulièrement pour l’implantation de récifs artificiels.

Nouveaux arrivés et changement climatique

Les efforts de conservation et de protection des écosystèmes marins de Méditerranée sont menacés par l’impact du changement climatique. Plusieurs de ses effets sont déjà observables. La migration d’espèces du sud du bassin vers sa partie septentrionale est un fait documenté depuis plusieurs années. En parallèle, l’installation d’espèces dites lessepsiennes (en provenance de la Mer Rouge via le canal de Suez) s’accélère dans la partie orientale de la Méditerranée, sans épargner la partie occidentale.

Un des effets du changements climatique observés depuis plus de 20 ans en Méditerranée est le phénomène des canicules marines. Ces dernières mettent à mal les écosystèmes, comme le coralligène, dont certaines espèces ont besoin d’eaux relativement froides pour vivre.

Les gorgones (ici Paramuricea clavata) font partie des espèces menacées par les épisodes de canicule marine.

Plus inquiétant encore, l’écosystème des prairies de posidonie pourrait voir une diminution de 75 % des zones viables pour la plante d’ici 2050. L’espèce pourrait même être menacée d’extinction fonctionnelle d’ici 2100 selon une étude de 2018. Cette projection est le résultat des effets combinés des pressions anthropiques et du changement climatique.

Le mot de la fin

Vous l’aurez compris je l’espère en lisant cet article, la Méditerranée est tout en clair obscure. Les enjeux environnementaux, sociaux, culturelles et économiques y sont nombreux et complexes. Souvent dépeinte comme une mer poubelle avec des écosystèmes ravagés par le changement climatique. Comme souvent avec les axiomes simplistes sur des systèmes complexes du Vivant, la vérité est bien plus contrastée.

Les écosystèmes marins subissent la pression de nos activités. C’est un fait indéniable. Ces pressions peuvent parfois même les mener à la destruction. Pourtant, l’environnement marin est très résilient et peut récupérer relativement rapidement (parfois en quelques année) sous réserve d’éliminer toute activité destructrice via une réglementation forte et mise en application. De même, Le contraste est géographique à l’échelle du bassin Méditerranéen et dépend des moyens financiers et politiques mis au service de l’environnement dans chaque pays.

Le changement climatique ressemble à un rouleau compresseur qui viendrait balayer tous les efforts de protection de l’environnement. Cela ne doit pas devenir un prétexte à l’inaction mais plutôt nous inciter à le prendre en compte dans chaque projet de conservation pour assurer son efficience dans le futur.

Dans tous les cas la Méditerranée brille par la beauté de sa biodiversité marine qu’il est encore possible de contempler et de préserver. Sa pérennité ne dépend que de nous et des efforts que nous sommes prêt à faire pour continuer à l’admirer.

Glossaire

1Biogène : résultat de l’activité d’organismes vivants.

2Bioaccumulation : accumulation d’un contaminant dans les tissus d’un organisme vivant à la suite de son absorption à partir de son milieu de vie ou de sa consommation de proies contaminées.

Alors qu’il est urgent de préserver les océans, l’émerveillement et la compréhension de leur fonctionnement, de la richesse de la biodiversité marine et des enjeux de conservation, la vulgarisation scientifique constitue le premier pas vers la protection de l’environnement. Dans cette optique, et cela depuis ses débuts, Sea(e)scape a pour objectif de fournir gratuitement et sans publicité des articles et des images de qualité tout en restant indépendant et objectif.

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L’auteur

Arnaud Abadie est un écologue marin et un photographe subaquatique. Biologiste marin en Méditerranée pendant dix ans, il est désormais chargé d’études milieu marin à l’Agence de l’Eau Artois-Picardie. Arnaud est le fondateur de Sea(e)scape et l’un de ses contributeurs régulier.

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