Immersion dans les écosystèmes côtiers de la mer de Cortés

Des baleines, des otaries, des requins, des orques, des tortues. Toute la mégafaune marine semble s’être donné rendez-vous entre la péninsule californienne et l’Amérique Centrale dans la mer de Cortés. Si les écosystèmes pélagiques semblent hypertrophiés, le milieu côtier n’est pas en reste avec des récifs coralliens qui côtoient des blocs de roches et des épaves. Les étendus sableuses de cette petite mer fusiforme ne sont pas non-plus désertes mais abrite au contraire une biodiversité foisonnante. Bienvenue sous la surface, bienvenue en mer de Cortés !

Le géant glisse doucement dans les eaux turbides du golfe de La Paz en Basse-Californie du Sud. Soudain, il s’approche de la surface et, par un mouvement de succion de sa large bouche, aspire un grande quantité d’eau de mer pour en extraire le zooplancton. Ce titan des mers n’est autre que le requin baleine (Rhincodon typus), le plus grand représentant des élasmobranches1. Ce n’est cependant qu’une espèce de mégafaune marine parmi d’autres dans la mer Cortés qui accueil notamment au sein de son club des grands vertébrés pélagiques l’orque (Orcinus orca), la baleine à bosses (Megaptera novaeangliae), le grand requin blanc (Carcharodon carcharias) et le plus roi des géants : le rorqual bleu (Balaenoptera musculus). Quelles sont les caractéristiques de cette mer oblongue pour permettre une telle profusion de grands organismes marins ? Quels sont les écosystèmes qui se forment dans ces eaux à la température très variable ? Quelle y est la particularité de la biodiversité ? Suivez-moi sous la surface de cette mer mexicaine pour obtenir quelques éléments de réponse en image !

Le requin baleine (Rhincodon typus) en plein repas au large de La Paz.
Un groupe de baleines à bosses (Megaptera novaeangliae) plongent au large du village de Cabo Pulmo à l’extrémité sud de la péninsule de Basse-Californie.

Pour comprendre la richesse des eaux qui soutiennent les écosystèmes pélagiques de la mer de Cortés il faut d’abord se pencher sur sa morphologie très singulière et sa position géographique qui conditionne le développement de ses systèmes biologiques. La mer de Cortès est ainsi située entre la côte ouest du Mexique et la Péninsule de Californie, cette dernière s’étirant sur 1 250 km. Cette mer, aussi connue sous le nom de golfe de Californie, couvre une surface de 160 000 km² avec des profondeurs relativement faibles dans sa partie nord ne dépassant pas quelques centaines de mètres, tandis que la partie sud est beaucoup plus profonde et dépasse même 3 000 m de fond par endroits. Cette topographie contrastée du fond marin conditionne la circulation des courants qui apportent les éléments nutritifs à la base des écosystèmes pélagiques dont le phytoplancton2 constitue le socle. Les principaux courants profonds proviennent du sud du golfe et y apportent en hiver de grande quantités de nutriments. Entre février et mars des phénomènes d’upwelling3 permettent la mise à disponibilité des éléments nutritifs pour les écosystèmes de la surface et cela jusque dans la partie la plus septentrionale de la mer de Cortès. A partir des nutriments c’est tout le réseau trophique4 pélagique qui se met en place du phytoplancton aux baleines et aux top-prédateurs en passant par le zooplancton et les espèces de poissons qui occupent des maillons intermédiaires.

Carte bathymétrique (profondeur) du golfe de Californie.
La richesse en éléments nutritifs des eaux de la mer de Cortès permettent la présence d’immenses bancs de poissons comme ici un regroupement de carangues gros yeux (Caranx sexfasciatus).

Maintenant que nous connaissons le secret de la présence des géants pélagiques de la mer longiforme, voyons ce qu’il en est des écosystèmes côtiers. Concentrons-nous dans un premier temps sur la variété des habitats disponibles en gardant à l’esprit que, dans le milieu marin, tous les biotopes sont en communication permanente par l’intermédiaire de la colonne d’eau. Ainsi, la forte variabilité de la température de l’eau selon la saison (entre 19 °C en hiver et jusqu’à 30 °C en été) permet à une large gamme d’habitats de se développer.

Regardons d’abord les biotopes côtiers les moins profonds. Parmi les habitats côtiers les plus répandus des eaux tempérées se trouvent les herbiers de plantes marines. Dans le golfe de Californie ce sont principalement des herbiers de zostère (Zostera marina) qui sont présents. Il sont principalement localisés dans la partie est de la mer. Le climat chaud et humide de la partie sud du golfe permet le développement de mangroves, toujours le long de la côte est. La présence de ces deux habitats côtiers (prairies sous-marines et forêts de mangroves) dans cette zone de la mer de Cortès s’explique notamment par la nature sédimentaire du substrat5 qui permet l’implantation de végétation et la morphologie des fonds côtiers de faible profondeur qui s’étendent sur de larges surfaces. Ces deux habitats assurent chacun des rôles écologiques clés dont notamment la fonction de nurserie, de puits de carbone, et de protection du littoral en atténuant la force des vagues.

Un exemple des îlots rocheux qui parsèment la côte sud-ouest de la mer de Cortès.

Maintenant regardons ce qu’il se passe dans les endroits plus profonds (et aussi plus fréquentés par le tourisme de plongée). La côte ouest a une morphologie différente qui va induire la présence d’habitats particuliers. Elle est constituée par des zones rocheuses, et par extension d’îlots rocheux, qui se prolongent sous l’eau et permettent l’implantation de la faune fixe. Si au premier coup d’œil la roche semble nue, elle est en réalité colonisée par de nombreux organismes ayant peu de relief comme des éponges ou des anémones. Des gorgones, parfois solitaires pour les plus grandes ou en groupe pour les espèces de taille plus modeste, viennent s’ajouter à ce paysage sous-marin rocheux. Ce type de faune fixe est relativement commun dans les eaux tempérées de toutes les mers du monde. Ce qui est plus surprenant est la présence de denses colonies de corail dans les zones de faible profondeur où la quantité de lumière disponible est suffisante pour réaliser la photosynthèse. Si des colonies isolées sont visibles en profondeur, celles des petits fonds (entre 0 et 10 m) peuvent parfois former un véritable « tapis » très dense.

Le substrat rocheux est relativement nu mais des gorgones (des cousines des coraux) s’y développent à profusion.
La densité du corail est telle à certains endroits qu’il recouvre entièrement la roche.

Ce patchwork d’habitats attire une faune très diversifiée qui forme un réseau trophique complexe avec à sa base les coraux et/ou la faune fixée se développant sur la roche. Viennent ensuite les organismes se nourrissant de ce premier maillon de la chaîne alimentaire comme les oursins. En remontant les différents constituants de ce réseau aux niveaux multiples nous arrivons rapidement aux poissons qui constituent un élément intermédiaire du système puis aux prédateurs des téléostéens comme les otaries de Californie (Zalophus californianus). Au sommet se trouvent les prédateurs sans rivaux comme par exemple le requin bouledogue (Carcharhinus leucas).

L’oursin diadème (Astropyga pulvinata) consomme des algues présentes sur les roches en les broutant, parfois même jusqu’à ce que la roche soit nue.
Les récifs rocheux attirent de grandes concentrations de poissons comme ici un banc de lutjans (Lutjanus novemfasciatus).
L’otarie de Californie (Zalophus californianus) se nourrit de maquereaux et de petits céphalopodes mais c’est également une proie pour les orques et les plus gros requins.

Notre petit tour des écosystèmes côtiers passe également par la case « habitats artificiels » même si les surfaces qu’ils couvrent sont très réduites. Ils comptent notamment les infrastructures portuaires (digues, quais) qui résultent d’importantes dégradation du milieu naturel, voire de leur remplacement (passage d’une étendue sédimentaire à un substrat dur artificiel par exemple), et qui conduisent dans la grande majorité des cas à une diminution de la biodiversité. Le second type d’habitat artificiel rencontré est constitué par les épaves coulées lors de tempêtes ou d’erreurs de navigation, ou bien intentionnellement pour en faire des sites de plongée. Nous parlons alors de récif artificiel. Dans le cas où les conditions sont propices à la colonisation de la structure de l’épave, c’est un écosystème similaire à celui supporté par les substrats rocheux décrit plus haut qui se met en place. Dans certains cas, ces oasis de vie marine jouent un rôle dans la connectivité des habitats en fournissant un lieu de vie et/ou de repos pour certaines espèces mobiles comme les tortues.

La coque du ferry Salvaterra est totalement colonisée par la faune marine fixée comme le corail noir (Antipathes sp.).
Une tortue verte (Chelonia mydas) se repose sur l’épave du Fang Ming.

Il reste un dernier type d’habitat dont je ne vous ai pas parlé. Pourtant il est une sorte de liant, de matrice (au sens paysager du terme), pour l’ensemble des autres habitats dont je vous parle depuis le début de cet article : les sédiments ! Et oui cet habitat supporte des écosystèmes benthiques7 qui, à la manière des icebergs, ont une partie visible avec des organismes d’une taille relativement importante qui vivent à sa surface, et une autre beaucoup moins connue constituée par le benthos de substrat meuble. Je n’ai malheureusement pas creusé le sable pour en extraire ses bestioles microscopiques. Il est plus facile d’observer les grand organismes au sommet de la chaîne alimentaire comme les raies pastenague qui fouille le sable à la recherche de leur nourriture.

Les étendues sableuses sont loin d’être des déserts sans vie. La faune mobile vivant à la surface du sable, comme cette raie pastenague (Dasyatis brevis) se nourrie des organismes vivant dans le sédiment.

La richesse des habitats marins, de la biodiversité et par extension des écosystèmes côtiers de la mer de Cortès n’est donc plus à démontrer et leur bon état de conservation semble indéniable. Le littoral du golfe de Californie est l’une des zones du Mexique la moins densément peuplée et le développement urbain en milieu côtier reste relativement restreint. Cependant, cela ne signifie pas que les écosystèmes marins de la mer de Cortès ne sont pas soumis aux pressions anthropiques. Ces dernières prennent la forme d’activités maritimes comme la pêche industrielle et récréative, le trafic maritime des navires de commerce et de croisière et le tourisme de masse. Pour parer à ces sources de dégradation, des aires marines protégées ont été mises en place par les autorités locales pour préserver les zones les plus sensibles. La plongée est ainsi réglementée dans les régions les plus touristiques comme le golfe de La Paz au sud de la péninsule de Californie. D’autres initiatives comme la création du Parc National Cabo Pulmo en 1996, dont les pêcheurs du village du même nom sont à l’origine, prouve que les fonds surexploités peuvent être restaurés au-delà de toute espérance en protégeant strictement le milieu marin et en laissant le temps faire son œuvre.

Le littoral de la mer Cortès est très peu peuplé ce qui implique moins d’impact des activités humaines sur le milieu marin côtier.
La partie terrestre du Parc National Cabo Pulmo présage de la richesse de sa biodiversité marine.

Glossaire

1Elasmobranches : sous-classe regroupant les raies et les requins.

2Phytoplancton : plancton végétal, c’est-à-dire l’ensemble des organismes végétaux vivant en suspension dans l’eau.

3Upwelling : terme d’origine anglaise qui désigne une remontée d’eau océanique des profondeurs, donc plus froide que les eaux de surface.

4Réseau trophique : ensemble de chaînes alimentaires reliées entre elles au sein d’un écosystème et par lesquelles l’énergie et la biomasse circulent.

5Substrat : support ou base sur lequel peuvent se développer les végétaux. Cela peut être des sédiments, de la vase ou de la roche.

6Téléostéen : poissons à nageoires rayonnées. Les téléostéens regroupent l’écrasante majorité des espèces de poissons actuels (99,8%).

7Benthique : Relatif au fond des mers ou des eaux douces, quelle qu’en soit la profondeur.

Pour en savoir (beaucoup) plus

García-Morales, R., López-Martínez, J., Valdez-Holguin, J. E., Herrera-Cervantes, H., & Espinosa-Chaurand, L. D. (2017). Environmental variability and oceanographic dynamics of the central and southern coastal zone of sonora in the Gulf of California. Remote Sensing, 9(9), 925.

Lluch-Cota, S. E., Aragón-Noriega, E. A., Arreguín-Sánchez, F., Aurioles-Gamboa, D., Bautista-Romero, J. J., Brusca, R. C., … & Sierra-Beltrán, A. P. (2007). The Gulf of California: review of ecosystem status and sustainability challenges. Progress in oceanography, 73(1), 1-26.

Munguia-Vega, A., Green, A. L., Suarez-Castillo, A. N., Espinosa-Romero, M. J., Aburto-Oropeza, O., Cisneros-Montemayor, A. M., … & Weaver, A. H. (2018). Ecological guidelines for designing networks of marine reserves in the unique biophysical environment of the Gulf of California. Reviews in Fish Biology and Fisheries, 28(4), 749-776.

L’auteur

Arnaud Abadie est un biologiste marin et photographe subaquatique spécialisé dans les écosystèmes de Méditerranée. Il est ingénieur de recherche dans le bureau d’étude Seaviews spécialisé dans la cartographie sous-marine et les études environnementales. Arnaud est le fondateur de Sea(e)scape et l’un de ses contributeurs régulier.

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